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Une forme de délicatesse

A propos du travail de Barbara Manzetti

Chère Barbara, j'ai beaucoup hésité quand à l'adresse que je devrais donner à ce texte: lettre ouverte ou essai à la troisième personne? C'est-à-dire, quelle place pour Barbara dans mon texte sur son travail? Quelle place à notre amitié? Tu vois comment cette question de la distance m'absorbe dès que je me tourne vers ce que tu fais, de l'intimité et de la distance nécessaire pour permettre la construction d'un espace partagé. Cette question me revient même si je ne peux pour l'instant que la reconnaître, sans trop savoir qu'en faire – ou s'il faudrait en faire quelque chose.

Barbara Manzetti parle souvent d'amitié au sujet de son travail et il me semble que les exigences de cette notion déterminent l'essentiel de ses décisions artistiques. Sa pratique artistique incorpore en permanence son propre environnement physique, humain, institutionnel ou autre. Cette pratique ne sépare pas le temps de préparation du temps de représentation. Elle ne se déplace pas, ne se construit pas quelque part pour ensuite se transporter ailleurs; elle est un principe de déplacement et chaque lieu de son exercice en est l'unique lieu possible. De même chaque personne ou groupe de personnes momentanément en contact avec le travail intègre celui-ci en s'engageant dans l'activité qui le fonde, ce mode d'être-ensemble induit par la performance de Barbara et que je nommerai avec elle l'activité d'amitier.
Dans son texte Quatre-Chemins¹, elle reprend ce terme développé par  Gilles-A Tiberghien². «Les femmes ont un corps pour amitier»: insistance à nommer la matérialité de cette activité et des personnes qui en sont les sujets. L'amitié ainsi pratiquée est bien concrète, elle engage les corps et l'attention dans un jeu sans règles évidentes. Telle incertitude n'enlève rien à la spécificité des relations engagées entre personnes pas forcément très proches (pas forcément «amies»); elle en est une composante essentielle. Amitier est donc un verbe, une activité, un rapport aux autres, à soi et à la situation qui prend en compte l'autonomie de chacun, produisant un espace où l'on peut être ensemble sans choisir quel morceau de soi-même serait le mieux adapté ni pour autant déborder, envahir l'autre. Une forme de délicatesse qui sait que l'altérité est insurmontable.
L'invitation à une discussion, à la lecture d'un texte, à une soirée au théâtre ou à passer une semaine côte à côte remet chaque fois sur la table la question de l'hospitalité. L'hospitalité comme l'amitié a des exigences, dont celle de ne pas restreindre ni contraindre ses hôtes vers une situation qui ne leur conviendrait pas. Dans une situation de production artistique, comment résister à l'impulsion d'orienter et ré-orienter une situation au cours de son déroulement quand le médium employé le permettrait si facilement? 
Au contraire la situation et la pratique proposées permettent à chacun de s'intéresser, ou pas, si et quand il le désire; cette question de l'intérêt est posée en permanence et n'a rien à voir avec l'intérêt de ce que Barbara fait ou de ce qui se passe en général. Elle est posée par l'ouverture de la situation, par le fait que je ne me sens pas «tenue» de regarder là ou écouter ça, mais bien invitée. Une invitation inclut la possibilité de son refus pour ne pas se transformer en sommation. On peut tout à fait être là, être-ensemble, sans faire la même chose en permanence; suivre des préférences, des inclinations et engager avec d'autres une pratique de la rencontre et du temps partagé.
Cette permission de ne pas être entièrement là, tout le temps, n'est jamais nommée. Nul besoin d'inviter les spectateurs/visiteuses à laisser libre cours à leurs envies, pas de «libérez-vous!». C'est la performance de Barbara (ce qu'elle fait et comment elle le fait) qui nous indique, ou plutôt nous met devant le fait accompli de notre indépendance. Elle invite et produit presque un malaise par l'incertitude qu'elle laisse planer sur la manière dont il faudrait se comporter, ce qu'elle attend de nous. Drôle d'hôtesse qui nous aide à ne pas nous sentir invités.
Quand la soirée menace de se dissoudre, parce que beaucoup de gens sont venus quand elle s'attendait à peu de monde, parce que le voisin invité à passer retient l'assemblée et que le temps passe, parce que les proches se sentent si proches qu'ils la remplaceraient presque, je ne suis plus sûre que mon inquiétude soit celle d'une amie (inquiète de son expérience), d'une spectatrice (comme devant un drame qui se déroulerait sous mes yeux), d'une invitée (qui aimerait bien que la fête continue) ou d'une productrice (craignant que la performance n'ait pas vraiment lieu). Cette inquiétude répond à une forme de violence dans l'absence de négociation, dans l'expérience de l'altérité acceptée et vécue sans effort d'arasement. Et peut-être cette violence est-elle une des exigences de l'amitié: prendre le risque que ça puisse s'arrêter, s'assurer que c'est bien vivant et en cours de fabrication.